L’entrainement fluide du Systema : une alternative à l’entrainement par conditionnement (Partie I)


par Kevin Secours

Source : Integrated Fighting Systems

Traduit par Alexandre Jeannette

Préambule
Kevin Secours a développé son propre style et n’est plus instructeur de Systema certifié par Mikhail Ryabko et Vladimir Vasiliev mais cet article écrit en 2004 reste un des plus complets écrits sur le sujet. La bibliographie complète utilisée par l’auteur sera donnée dans le dernier article. J’ajouterais les références des ouvrages traduits en français s’ils existent. Pour les termes les plus techniques j’ai ajouté des liens vers Wikipedia.

Concernant l’historique du Systema dressé par Kevin Secours il provient en grande partie du livre « Elite Forces Handbook of Unarmed Combat » de Ron Shillingford (non traduit). J’ai demandé une confirmation de ces informations à Vladimir Vasiliev. Sa réponse était la suivante : certaines choses sont vraies d’autres pratiquement invérifiables. Les différents changements de régimes en Russie n’ont pas beaucoup aidés à conserver une trace de ce qui s’est déroulé. Il m’a conseillé de m’adresser à Mikhail Ryabko, chose que je ne manquerais pas de faire. Pour l’instant je vous invite donc à considérer tout « historique » du Systema avec la plus grande prudence, celui-ci y compris.

Bonne lecture

Alexandre Jeannette

« il s’en suit que lorsque les guerriers s’en vont victorieux et reviennent intacts, ils ont compris l’art de la guerre »

Sun Bin, l’Art de la Guerre*

* « Sun Zi et Sun Bin, l’art de la guerre » édition Rivages (n.d.t)

Introduction
Au cours des vingt cinq dernières années plus de choses ont été comprises sur le cerveau humain que dans toute l’histoire humaine. De nouvelles découvertes sur les processus d’apprentissage, des recherches sur la survie en situation violente et des études sur les effets psychopathologiques liés au fait de blesser des membres de notre propre espèce ont modifié la manière dont est maintenant perçu l’entrainement pour le combat.

La naissance des arts martiaux russes
Les arts martiaux de l’ancienne Russie ont été forgés dans les feux de l’adversité, dans une terre vaste et inhospitalière à la géographie et aux climats variés. Trouvant leurs racines plusieurs millénaires avant la naissance du Christ, les premières incarnations [de ces arts n.d.t] ont existé comme autant de pratiques éparses parmi les communautés guerrières Slaves. Au début du VIe siècle de nombreux ennemis ont commencé à assiéger les frontières russes, provoquant une évolution dans le développement de ces arts. Parmi les envahisseurs les plus notables, Bata Khan mena en 1237 une occupation de la Russie qui dura jusqu’à la fin du XVe siècle, sensibilisant les premiers guerriers à de nouvelles stratégies militaires et de nouvelles armes (Shillingford, 2000:21). Les premiers maitres russes apprirent une vérité toute simple au cours de ces altercations : un combat est une situation chaotique qui implique un nombre infinis de défis et d’opportunités. La manière la plus efficace de préparer un individu à survivre ne peut se faire qu’en développant son adaptabilité, sa créativité et son autonomie. Puisqu’il n’y avait aucun moyen de prévoir comment un ennemi allait attaquer il ne pouvait pas exister une technique ou un style qui pourrait garantir la survie (Vasiliev, 1997, p14). L’absence d’une armée au sens propre renforça ce besoin d’adaptabilité. Les guerriers étaient des « civils » et ces combattants avaient besoin d’un art facile à apprendre et qui ne les détournerais pas de leurs tâches quotidiennes, qu’ils soient fermiers, chasseurs ou marchands. Le résultat fut une emphase sur les mouvements naturels du corps plutôt que sur des formes plus complexes ou la mémorisation. La géographie joua également un rôle majeur en termes biophysique en renforçant les mouvements naturel. Alors qu’à la même époque les artistes martiaux orientaux tendaient à employer des postures qui étaient plus fixes et stables, en réponse aux terrains montagneux où ils étaient nés, les guerriers Russes était plus vifs et irréguliers dans leurs mouvements. De plus, l’importance sociale des positions accroupies et à genoux en Orient nourrirent une perception différente du centre du centre du corps en le plaçant juste sous le nombril. En comparaison, les conditions en Europe demandaient moins de stabilité. La perception de ce centre de gravité à un point plus élevé, oscillant entre la base du nombril et le plexus (que les russes nomment « centre de gravité flottant ») encourageait des mouvements pendulaires du torse avec un déplacement proche de celui que l’on peut trouver dans le patin à glace (Vasiliev 1997:7, 15-17). Le but des arts martiaux Russes a toujours été de maximiser sa biomécanique au dépend de celle de son agresseur. Guidé par ce simple objectif ces arts ont continué à évoluer au cours des générations, passant de père en fils, empruntant aussi bien à ses voisins qu’à ses ennemis (Vasiliev, 1997:17). Leur histoire connue un nouveau tournant en 1917, quand le gouvernement Communiste tout juste installé interdit publiquement la pratique de tous les arts martiaux traditionnels dans l’espoir d’éliminer les racines du nationalisme au sein de son peuple. En dehors de ces efforts publics le gouvernement ne pouvait nier l’efficacité brute des styles de combat nationaux. En secret ils travaillèrent à assimiler les diverses traditions culturelles dans un unique style hybride. En 1918 Lénine fonda une organisation dirigée par le camarade Vorosilov afin de rechercher et d’expérimenter avec les arts martiaux russes et étrangers. A cette fin, des équipes d’investigateurs parcoururent le monde pendant que le gouvernement dévouait sans relâche ses efforts à tester et raffiner son savoir traditionnel, augmentant son efficacité en incluant l’usage d’armes et de tactiques modernes. Au bout du compte, plus de 25 styles de combats à mains nues russes furent intégrés dans un art hybride et réservé exclusivement à l’élite de la Voiska Spetsialnogo Naznachenia, les forces spéciales russes dites « Spetsnaz ». C’est dans l’arène du monde réel que la puissance des anciennes traditions du combat russe fut de nouveau connue du monde. Ses pratiquants nommaient cet art hybride le « Systema » ou Système (Shillingford, 200:21).

La science de la survie
Nous sommes conçus pour survivre. L’évolution a ancré en nous un système de protection personnel complexe qui nous accompagne partout. La fonction de ce système réflexe dépend de notre perception d’une menace donnée. Même si nous savons désormais beaucoup choses sur les effets de la peur nous en savons peu sur ses origines. Un des pionniers de la recherche sur les causes de la peur, le Docteur Joseph Ledoux de l’université de New York, nous dit que la peur suit un circuit neurologique. Les stimuli de la peur sont absorbés via les yeux, les oreilles et les autres organes sensoriels qui envoient cette information à la partie du cerveau connue sous le nom de thalamus. Là, s’il dispose du temps nécessaire, le cerveau créé rapidement une image de la menace dans notre esprit, interprète cette image et produit une réponse appropriée pour le lobe frontal, la partie de notre cerveau dédié aux mouvements volontaires. Cela permet à la partie la plus évoluée et la plus « humaine » de notre cerveau de rester active et de permettre à la pensée rationnelle de prévaloir. Les neuroscientifiques nomment généralement ce chemin neurologique la « voie longue » (Ledoux, 2004 : 212-214). Une autre voie neurologique existe également. Dans des scénarios plus spontanés si le cerveau perçoit le stimulus comme étant trop urgent le message de menace reçu par le thalamus est immédiatement redirigé vers la section du cerveau connue sous le nom d’amygdale [ou complexe amygdalien n.d.t]. Dans ces conditions le lobe frontal, siège de la pensée rationnelle est complètement exclu du processus. Au lieu de cela l’amygdale répond instantanément dans ce qui communément appelée la réaction d’alarme [également appelée phase de choc n.d.t]. Il s’agit de tout réflexe automatique destiné à protéger le corps de tout danger soudain. Cette réaction d’alarme consiste par exemple à retirer votre main d’une source de chaleur, d’éternuer pour chasser des particules étrangères de vos voies respiratoires ou de cligner des paupières pour protéger vos yeux. Les neuroscientifique désigne cette seconde réaction de protection « la voie courte » (Ledoux, 2002, 212-214; Ledoux, 2004). Au départ cela peut sembler redondant, voir inutile de développer deux systèmes de réponses distincts dans notre corps mais comme l’explique le chercheur Doug Holt les deux répondent à un objectif valable. La voie courte fonctionne comme un filet de sécurité qui prend le relai du contrôle cognitif dans les situations de surprise. Ce réflexe sacrifie le détail et la précision en faveur du temps de réaction le plus court possible. Selon les mots du docteur Ledoux « il vaut mieux prendre un bâton pour un serpent qu’un serpent pour un bâton ». Si le cerveau détermine qu’il bénéficie d’un temps de réponse suffisant la recherche a montré que le signal progressera jusqu’au lobe frontal, la pensée rationnelle sera active et les actions seront menées par le lobe frontal. Le seul problème avec cette double réponse selon Holt viens du fait que la connexion du cortex vers l’amygdale et moins bien développé que celle qui mène de l’amygdale vers le cortex. Cela signifie que les réflexes liés à la voie courte auront plus d’influence sur le cortex que l’inverse. Une fois que la réaction d’alarme est déclenchée il est très difficile de la court-circuiter (Holt 2004).

A suivre…

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A propos alexandresystema

Pratiquant de Systema assidu et traducteur occasionnel
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